2022

Communications


Lelièvre Samuel, « Conflit des interprétations et philosophie analytique dans la pensée ricoeurienne [Conflict of interpretations and analytic philosophy in Ricoeur’s thought] », Atelier des doctorants CRAL-EHESS / Fonds Ricœur 2021-2022, Paris (France), 21 janvier 2022.

Résumé: L’objectif de cette présentation est de revenir sur le rapport de Ricœur à la philosophie analytique dans le processus d’élaboration d’une herméneutique philosophique. La référence à la philosophie analytique et la réappropriation de cette dernière sont liées à un positionnement de Ricœur qui est interne au conflit des interprétations mais qui déborde aussi d’une première approche de ce conflit afin de légitimer l’herméneutique comme accès à une compréhension et à une connaissance valorisant la question du sens. Différentes sources de cette référence et de cette réappropriation doivent être prises en compte, aussi bien dans le prolongement d’une réflexion sur le symbolisme et le langage qu’au regard du projet d’une philosophie de l’action et ses développements en éthique ou méta-éthique. Une conséquence de ce positionnement de la philosophie ricœurienne est une forme de déplacement du conflit des interprétations. En effet, on est en droit d’entretenir un rapport critique aux évaluations négatives qui ont été faites de la référence ricœurienne à la veine analytique et de ses tentatives de réappropriation, bien que l’on puisse comprendre les raisons de certaines de ces évaluations. Un tel rapport critique rétrospectif peut aussi être en partie légitimé par la situation contemporaine de la philosophie analytique. Cette présentation se joue en deux temps, tout d’abord relativement au cadre d’une philosophie du langage, puis, relativement au cadre d’une philosophie de l’action.

Abstract: This presentation aims at reconsidering Ricoeur’s reading of analytic philosophy as he elaborates a philosophical hermeneutics. The reference to and re-appropriation of analytic philosophy is related to Ricoeur’s position within the conflict of interpretations but which goes beyond a first approach to this conflict and sets hermeneutics as what gives access to an understanding and a knowledge valuing the question of meaning or sense. Different sources for this reference and re-appropriation must be considered, as following Ricoeur’s reflection on symbolism and language as well as regarding the project of a philosophy of action and its developments in ethics or meta-ethics. One consequence of Ricoeur’s position is a shift in the conflict of interpretations. In fact, one could now criticize negative evaluations of Ricoeur’s reference to and re-appropriation of analytic philosophy (in the French context), although some of the reasons for such evaluations cannot be dismissed. This retrospective critical overview could partly be legitimized, on the other hand, by the contemporary situation of analytic philosophy (in the Anglo-American context and worldwide). This presentation is considering two stages: Ricoeur’s approach to a philosophy of language and Ricoeur’s approach to a philosophy of action.


Lelièvre Samuel, « Mimesis, anthropology, and figurative imagination of the self in Ricoeur’s philosophy [Mimèsis, anthropologie, et imagination figurative du soi dans la philosophie ricœurienne] », The mimetic turn: final international conference on Homo Mimeticus (ERC), Katholieke Universiteit Leuven (Belgique), 21 avril 2022.

Résumé: Depuis la Philosophie de la volonté (1950-1960) et jusqu’à Parcours de la reconnaissance (2004), La philosophie ricœurienne a développé, de manière distincte mais visant une conjonction, une approche herméneutique d’un plan représentationnel qui emprunte à Aristote, en la redéfinissant, la notion de mimèsis, d’une part, et une anthropologie philosophique centrée sur la conception d’un homme faillible et capable, d’autre part. Il est possible de retracer ce parcours et de situer entre les conclusions de Temps et récit (1983-1985) et Soi-même comme un autre (1990) le stade où ces deux niveaux de problématisation coïncident de la manière la plus évidente. Or, si le plan symbolique-ontologique de la mimèsis est, pourrait-on dire, mis au service du plan anthropologique, il ne suffirait pas à fournir un socle ontologique complet ou il ne peut retirer du plan anthropologique ces éléments constitutifs. Plus spécifiquement, du côté de la mimèsis, c’est d’abord l’élaboration d’un cadre herméneutique qui est visée, si bien qu’un plan ontologique est nécessairement divisé et partagé entre préfiguration, configuration, et refiguration ; du côté de l’anthropologie philosophique, Ricœur ancre son projet dans l’identification d’une disproportion entre l’entendement et la sensibilité comme cause d’une brisure du cogito qui ne peut être résolu que par un troisième terme, l’imagination, en tant que ce qui permet de retrouver une unité ontologique. Tout en revenant sur les différentes étapes d’une conjonction entre mimèsis et anthropologie dans la philosophie ricœurienne, la présente communication explicite le principe d’une imagination figurative de soi qui est propre à Ricœur mais qui emprunte aussi, d’Aristote à Girard en passant par Kant ou Auerbach, à d’autres conceptions de la représentation mimétique. L’approche ricœurienne mérite d’être incluse aussi à ce titre aux recherches sur l’homo mimeticus.

Abtract: Since the Philosophie de la volonté (1950-1960) and up to Parcours de la reconnaissance (2004), Ricoeur’s philosophy developed, in a distinct manner but aiming at a conjunction, a hermeneutical approach of a representational plane including a complex reference to reality which borrows from Aristotle, by redefining it, the notion of mimesis, on the one hand, and, on the other hand, a philosophical anthropology centered on the conception of a fallible and capable man. It is possible to retrace this path and locate the stage between the conclusions of Temps et récit (1983-1985) and Soi-même comme un autre (1990) as the level wherein this problematization would coincide in the most obvious way. Now, if the symbolic-ontological plane of the mimesis is, so to speak, set at the service of the anthropological plane, it could not provide a complete ontological foundation as it cannot draw its constitutive elements from the anthropological plane. More specifically, with regards to the mimesis, it is first the elaboration of a hermeneutical framework that is aimed at, so that an ontological plane is divided and shared between prefiguration, configuration, and refiguration; with regards to his philosophical anthropology, Ricoeur construes his project through the issue of a disproportion between understanding and sensibility as the cause for a shattered cogito that can only be resolved by a third term, that is the imagination, allowing to recover an ontological unity. In this paper, I will look back at the different stages of the conjunction between a mimesis and an anthropology in Ricoeur’s philosophy, to consider the principle of a figurative imagination of the self, which is specific to Ricoeur, but which also borrows from other conceptions of mimetic representation, from Aristotle to Girard, via Kant and Auerbach. Ricoeur’s approach thus deserves to be included in the research related to homo mimeticus.


Lelièvre Samuel, « Le film-essai à travers l’articulation entre idéologie et utopie: l’exemple des liens entre récit filmique et expérimentation dans Céline et Julie vont en bateau (1974) de Jacques Rivette [Film-essay through the articulation between ideology and utopia: the links between cinematic narrative and experiment in Phantom Ladies Over Paris (1974) by Jacques Rivette] », Le film-essai comme pensée critique, colloque international, Institut ACTES, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paris (France), 09 juin 2022.

Résumé: L’objectif de cette présentation est de rapporter l’idée du film-essai, en tant que liée à la pensée critique telle qu’abordée notamment par Adorno, non pas seulement à la critique de l’idéologie (ou la critique idéologique) mais à l’articulation entre idéologie et utopie. Cette articulation est présente dans la sociologie de la connaissance de Mannheim, laquelle est entrée en débat avec la théorie critique ; elle a été reprise à nouveaux frais par Ricœur dans L’idéologie et l’utopie (1997 [1986]). Dans le cadre d’une application de ce modèle ricœurien au cinéma, il est possible de rattacher le médium à une notion d’imaginaire social selon laquelle le récit filmique conserverait sa force critique à l’égard d’idéologies dominantes, sources de différentes formes de distorsions contraignantes voire d’aliénation ; mais il peut aussi être le lieu d’explorations qui, sans revêtir la forme d’un programme politique-esthétique déterminé, peuvent être assimilées à l’imagination productrice et aux visées libératrices de l’utopie. On a pu analyser, dans un autre contexte, des films tels que Shoah (Lanzmann, 1985) et Histoire (s) du cinéma (Godard, 1988-1998) ; un sens y était saisi via des traces organisées en séquences et ayant une apparence perturbée sur l’écran. Il s’agissait toutefois de cas-limites sur le plan narratif. Tout en prenant appui sur une formalisation du modèle ricœurien, il peut être intéressant de prendre l’exemple Céline et Julie vont en bateau (Rivette, 1974) en tant que film-essai qui prolongent les expérimentations de Out 1 (Rivette, 1971-1972). Ce film représente une intrigue quasi-standard qui s’interrompt plusieurs fois quand les personnages, par le biais métaphorique de l’absorption d’un bonbon, tombent dans un autre monde c-à-d. un plan ontologique différent. Une configuration temporelle en engendre une autre ; l’image prend sens dans le récit filmique, par rupture et conversion, tout comme le récit filmique bouleverse l’idéologie et projette une utopie dans l’histoire également constitutive d’une culture.

Abtract: This paper aims to report the idea of the film essay, as related to critical thinking and discussed in particular by Adorno, not only to the critique of ideology (or ideological critique) but to the articulation between ideology and utopia. This articulation is present in Mannheim’s sociology of knowledge, which was debated by critical theory; it was taken up anew by Ricoeur in Ideology and Utopia (1986). In applying Ricoeur’s model to film, one could link the medium to a notion of social imaginary according to which cinematic narrative would retain its critical force in the face of dominant ideologies as sources of distortions or even alienation; but it can also be the site of explorations that, without taking the form of a determined political-aesthetic program, can be assimilated to the productive imagination and liberating aims of the utopia. In films such as Shoah (Lanzmann, 1985) and Histoire (s) du cinéma (Godard, 1988-1998) –analysed by us in another context –, a meaning or sense was captured via traces arranged in sequences and having a disturbed appearance on the screen. However, these were outstanding cases in narrative terms. Based on a formalization of the Ricoeur’s model, it may be interesting to take the example of Phantom Ladies Over Paris (Rivette, 1974) as a test film extending of Out 1’s (Rivette, 1971-1972) experiments. This film represents a quasi-standard plot that is interrupted when the characters, through the metaphorical form of a candy absorption, fall into another world, i.e. a different ontological plane. One temporal configuration engenders another; the image takes on meaning in the cinematic narrative, by rupture and conversion, just as the cinematic narrative disrupts ideology and projects an utopia into the history that is also constitutive of a culture.


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