Les trous noirs et les narcisses de la toile (ii). I am the Media

Benjamin Rassat, I am the Media, 2010

Les trous noirs et les narcisses de la toile (ii)

Le documentaire de Benjamin Rassat I am the Media, vu sur une chaîne franco-allemande en 2010 (1). Un article dans Les Inrockuptibles avait attiré mon attention. Ce film arrivait à point nommé pour moi, pour son sujet essentiellement : l’hyper-narcissisme qui se joue à travers le phénomène des weblogs (ou des blogs), en s’intéressant à quelques exemples remarquables et, parfois, particulièrement caricaturaux : un employé américain qui se filme vingt-quatre heures sur vingt-quatre au moyen de sa webcam et qui déclare n’avoir rien à cacher (Robert Scoble) ; un entrepreneur français qui, tous les jours, s’astreint à filmer une séquence absurde (et souvent stupide) et à la mettre en ligne (Loïc Le Meur) ; une jeune femme indienne qui écrit son journal intime en dévoilant tous les aspects de sa vie privée (Meenakshi Madhavan) etc. Toutes ces personnes sont considérées comme des “stars” de l’Internet car les textes, les images ou vidéos qu’ils mettent en ligne sont lus ou visionnés par des milliers de personnes. Plus généralement, I am the Media est un documentaire assez riche par son contenu et intéressant sur le plan formel, mêlant entretiens avec ces blogueurs ou des experts de l’Internet, et des images vidéo empruntées à ces sites ou ces blogs ; il met en scène directement son réalisateur lequel, comme tout blogueur, n’hésitera pas à mentir grossièrement, distillant son ironie derrière des discussions présentées comme sérieuses. Tout cela mérite qu’on s’y attarde quelques instants.

Les nouveaux narcisses décrits par Rassat semblent vivre dans des lieux indéterminés, loin de tout ce qui ressemble à la vie en société, c’est-à-dire, le plus souvent, dans des espaces domestiques ou privés ; quand des scènes se situent dans des espaces publics, c’est depuis le point de vue égo-centré de la webcam du blogueur. L’un des “experts” de ces nouveaux usages d’Internet est toutefois interrogé sur son yacht : il s’agit en fait de Benjamin Rassat lui-même… (2) On pourrait l’imaginer en homme d’affaires qui se serait retiré fortune faite ; on apprendra vers la fin du film qu’il aurait travaillé dans le monde de l’Internet tout en ayant toujours un pied dedans et tout en ayant conservé, apparemment, un réseau conséquent. (Il donnera à plusieurs reprises à son interlocuteur les noms et parfois les adresses de personnes spécialisées dans les questions qu’il souhaite aborder, ou en déclarant envoyer des informations ou des images directement sur la caméra de l’équipe venue l’interviewer!) Et surtout, il explique qu’il reste lui-même dans ce qui définit étymologiquement l’activité de “bloguer” : les premiers blogueurs, n’étaient-ils pas ces explorateurs qui, comme lui, croisaient au large des Antilles ou du Brésil ? Le mot de « weblog » ayant été forgé à partir des termes de « web » (le World Wide Web) et de « log » (les journaux de bord que remplissaient les capitaines de vaisseaux). Notre expert serait ainsi revenu aux origines de l’activité de bloguer— faisant, de manière désinvolte, l’économie de toute l’épaisseur culturelle, sociale ou historique de la vie de ces navigateurs d’antan, pour ne retenir que le lien métaphorique, dans un mouvement typique de ces acteurs du virtuel qui, même quand ils cherchent à établir des ponts avec le “monde réel”, semblent avoir “largué les amarres” (pour rester dans le vocabulaire maritime). A aucun moment, les signes inscrits dans les carnets ne sont rapportés à un travail de mémorisation, de repérage dans un espace ou dans un temps donné. De plus, à travers les weblogs, il ne s’agirait plus de “surfer” mais bel et bien de “naviguer” ; et les “blogueurs” seraient comme des explorateurs aguerris dans cet océan digital sans début ni fin qu’est l’Internet, là où la majorité des “surfeurs” ne seraient que de vulgaires “internautes” et seraient probablement condamnés à se perdre ou à renoncer à y comprendre quelque chose.

Pour autant, on ne tarde pas trop à nous dire que, par définition, le blogueur ne cherche qu’à se parler à lui-même, les autres n’intervenant que de manière quasi hasardeuse dans ce processus d’expression. Ce qui, on l’aura compris, constitue un changement d’importance dans ce qui était considéré jusqu’à présent comme des “pratiques culturelles”. Sauf à franchir définitivement le pas et considérer que ce n’est plus le rapport aux autres (le rapport à soi et aux autres) qui définira désormais ces pratiques, que les nouvelles technologies conduiraient par elles-mêmes à l’émergence de nouvelles pratiques culturelles – même si celles-ci ne semblent pouvoir exister qu’à travers une conception de la communication qui serait d’abord fonction des “technologies de l’information et de la communication” (pour lesquelles le rapport à soi et aux autres n’est plus premier). « Internet est le seul endroit où on peut parler sans être interrompu » : cela est clairement dit au début du film par Benjamin Rassat ; il insiste en déclarant que la question qu’il faut se poser à propos des blogs, ce n’est pas tant « pourquoi tant de complaisance à soi ? » mais « comment ne pas être narcissique sur Internet ? » Andrew Keen, l’un des critiques les plus virulents de la blogosphère, utilisera explicitement l’expression de « digital narcissism » : au lieu d’établir éventuellement des liens avec les autres, le risque encouru par ces narcissiques est de s’isoler encore davantage, étant donné que l’Internet « ça désocialise, car les narcissiques sont pénibles »… (3) Pourtant, avant même de savoir si ces blogueurs sont des narcissiques incurables et des asociaux, c’est bien cette primauté qui est donnée à la technologie – au détriment de la “communication” elle-même – qui devrait inquiéter. Et, dans le documentaire, Andrew Keen apparaît paradoxalement comme un autre genre de narcissique, mû par un redoutable esprit de sérieux et un désir à peine voilé de reconnaissance, principalement, de la part des tenants du pouvoir technologique et des grands médias.

L’intervention de Florian Cramer, un théoricien allemand des médias travaillant au Piet Zwart Institute de Rotterdam, est plus intéressante car mieux informée du fonds psychologique et mythologique auquel il convient de rattacher l’utilisation des médias numériques et d’Internet ainsi que de l’impact culturel de ces technologies. Concernant la question du narcissisme, il semble vouloir sortir de l’alternative entre “ vrais explorateurs” ou “ vilains narcissiques”, et arrive probablement à une appréciation plus juste, identifiant ce qui pourrait être intéressant dans ces nouvelles pratiques et conservant une distance critique. Il établit le lien avec la pratique de l’autobiographie – et de l’autofiction, pourrait-on ajouter – développée notamment par Jean-Jacques Rousseau (4), au mythe d’Echo et de Narcisse dans Les Métamorphoses d’Ovide, rappelant que le Narcisse des origines n’était pas “narcissique” au sens strict : il a vu son image dans le reflet de l’eau et il est tombé amoureux de lui-même mais sans le savoir – il n’a pas compris que c’était son reflet. « C’était la première victime des médias », nous dit Cramer.

Deux autres références, considérées comme incontournables par Rassat, sont également convoquées : George Orwell et Andy Warhol. Ainsi, 1984 n’est pas seulement le titre d’un livre d’Orwell, c’est aussi l’année de naissance du micro-ordinateur ; à l’époque, le slogan de la publicité pour le lancement du Mac s’était réapproprié la référence à Big Brother : « In January 24th, Apple Computer will introduce Macintosh. And you will see why 1984 won’t be like 1984. » Andrew Keen remarque alors que, « l’ordinateur personnel était présenté comme un outil de libération et comme un outil nous permettant de nous réaliser ». Pour ce qui est de la référence à Warhol, Rassat précise qu’elle est liée au fait qu’il était, avec The Factory, le premier PDG de l’art, le premier à comprendre « le phénomène de démocratisation de l’art »… Plus concrètement, il cite l’exemple d’un site Internet qui reprend le principe d’un film, réalisé par Warhol en 1963, où on voyait le visage d’un acteur en plein orgasme : Beautiful Agony est un site Internet (payant) offrant à tout à chacun la possibilité de remettre en scène ce “concept warholien” en le reliant, de manière “signifiante” dirait la psychanalyse, au thème de la “petite mort”. Depuis son yacht, Rassat reprendra pour son propre compte cette mise en images de l’onanisme contemporain. On reste bien évidemment dans la logique du narcissisme, y compris quand on considère ceux qui pourraient être intéressés à voir ce genre d’images.

Du reste, I am the Media s’achève assez étrangement sur ce thème du corps, du rôle de dernier rempart à la folie et à l’hystérie qu’il jouerait, dans cet univers technologique où les êtres auraient à gérer une multitude d’identités – et les mensonges qui vont avec. Benjamin Rassat, pour sa part, se limitant à une identité double – et un mensonge : celle, non-dévoilée, de réalisateur d’I am the Media, et celle, inventée, d’auteur de Burning Man, un film documentaire réalisé en 1997 par Marc Lefebvre, Sébastien Girodon, et Yves Billon sur les rencontres artistiques qui ont lieu la dernière semaine d’août dans le désert du Nevada. Ces festivités sont également le prétexte, pour plus de 50 000 personnes, de se regrouper dans une ville imaginaire appelée Black Rock City et de laisser libre court à leur fantaisie au travers d’une multitude de moyens d’expression. Sincère dans son mensonge, Benjamin Rassat déclare à propos de ces séances d’exorcisme et de thérapie de groupes que c’est « le moment où paradoxalement vous comprenez que le narcissisme devient obligatoire ».

Notes

(1) Une autre version de cet article a été republié sur le site artsciencefactory sous le titre de « Narcisse au miroir (de la blogosphère) », en mai 2012.  

(2) Toute la ruse d’I am the Media est précisément de ne pas dire que ce jeune retraité aux dents blanches est Benjamin Rassat lui-même, transformant potentiellement l’ensemble de ce documentaire en un film pour le site Internet du réalisateur. Au moment de sa diffusion sur Arte, ce film était également visible sur www.iamthemedia.tv 

(3) Andrew Keen est l’auteur de The Cult of the Amateur. Une version française de son livre a été publiée au Canada : Le culte de l’amateur. Comment Internet tue notre culture, Les Editions de l’Homme (Québec), 2008. Keen n’est pas un universitaire mais un entrepreneur issu du monde de l’Internet et a développé une critique sur la base de son expérience personnelle.

(4) Cette citation apparaît telle quelle dans le documentaire : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi. » Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions (1782-1789). N’est pas Rousseau qui veut – au-delà des quelques signes de paranoïa que révèle les Confessions –, et le véritable danger des “récits” de nos Narcisses contemporains se jouerait plutôt dans l’illusion d’originalité et dans la croyance qu’ils puissent exister en dehors de tout « désir mimétique » (au sens girardien du terme).

Publicités

Les commentaires sont désactivés.